Dans son dernier numéro, l’Auto-Journal, sous la plume de Florian Chopin, consacre un article à trois nouveautés du segment des familiales : l’Audi  A4, l’Alfa Romeo Giulia et la Renault Talisman. Et au sujet de cette dernière, on peut lire cette formule : « une voiture faite pour les flottes d’entreprise et les marchés asiatiques ». A première vue, cette phrase semble anodine, presque inoffensive ; mais en réalité, un lecteur pressé pourrait très valablement y trouver son compte d’informations sur la nouvelle Renault, car en quelques mots, tout est dit…A l’intention des lecteurs moins pressés, il nous a cependant paru important de s’arrêter, pour quelques lignes, sur le successeur de la malheureuse Laguna, troisième et dernière du nom.

Observons tout d’abord que Renault s’obstine, depuis plus de vingt-cinq ans, à présenter des concept-cars souvent brillamment pensés, avant de les priver de toute suite commerciale, puis de recycler leurs noms au profit de modèles aussi excitants qu’un verre d’eau tiède. La liste est longue de ces désillusions ; en voici quelques exemples : Fluence (superbe coupé transformé en berline insipide), Wind (séduisant petit roadster réincarné en fer à repasser géant avec toit amovible), Koleos (crossover innovant devenu un SUV tartignole et invendable)… et à présent (la tradition, ça a du bon), voici que la Talisman (fascinant coupé 4 places à portes papillon) est sorti de la naphtaline pour désigner une berline statutaire. (Remarque : pour faire preuve d’amabilité envers la nouvelle venue, il fallait bien placer le terme « statutaire » quelque part, voilà, c’est fait.) 

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Il faut cependant reconnaître que la nouvelle berline au losange bénéficie d’une tout autre prestance que sa devancière, dont le design fut paraît-il revu à la demande de Carlos Ghosn lui-même, auquel une clairvoyance devenue légendaire dicta cet aphorisme resté célèbre : « les voitures à vivre, c’est bien, mais moi je préfère les voitures à vendre ». On a vu le résultat : toute sa carrière durant, la Laguna 3 n’a fait que de la figuration en Europe, dans une catégorie outrageusement dominée par, je vous le donne en mille, les Allemands ! Et ce, en dépit d’innovations intéressantes, tel le dispositif 4Control, que l’ex-Régie s’est malheureusement révélée incapable de valoriser en le dissimulant sous une carrosserie dont le style, si l’on ose dire, était à peu près aussi enthousiasmant que celui d’une Kia Magentis, sans parler d’un coupé certes prometteur, mais qui a achevé sa carrière avec un déprimant dCi de 110 chevaux, comme pour bien ratifier le désastre commercial d’une auto déjà oubliée de la plupart des gens après moins de deux ans de carrière.

La Talisman va-t-elle connaître un sort plus enviable ? D’ores-et-déjà, le discours des responsables du projet se veut plutôt modeste : pas question de lorgner vers le premium, nous sommes un constructeur généraliste, qu’on se le dise ! La nouvelle familiale Renault a au moins le mérite de l’honnêteté et ne jette pas de promesses inconsidérées à la figure de ses clients potentiels. Lesquels ont pu découvrir, sur les premières photos diffusées par le constructeur, une berline aux formes convenues, énumérant consciencieusement la totalité des codes de son segment et fuyant avec résolution toute excentricité stylistique (on voit que le fantôme de Patrick Le Quément a été prié d’aller se balader ailleurs lorsque le dessin de l’auto a été gelé).Et l’on comprend aisément que, sur un marché à la fois en net repli depuis une dizaine d’années et ancré dans un incontestable conservatisme esthétique, la prise de risque n’ait pas été maximale sur ce plan.

Pour autant, et même si les deux autos sont très différentes, la démarche de Renault ressemble quand même beaucoup à celle qu’Alfa a suivie pour sa Giulia : les citations et les emprunts à d’autres constructeurs sont flagrants. Et si la berline italienne a choisi de copier sans vergogne la BMW série 3, la Talisman, quant à elle, s’inspire très nettement des réalisations du groupe Volkswagen. En écrivant cela, je ne pense malheureusement ni à la Lamborghini Aventador, ni à la Bentley Mulsanne mais, plus prosaïquement, à la VW Passat (dont la face avant a dû hanter les rêves des designers Renault de longues nuits durant) et à l’Audi A6 (dont on retrouve le profil semi-fastback, quelque peu édulcoré cependant par un timide ressaut de la porte arrière, censé dynamiser un profil par ailleurs plus apparenté à un étang de la forêt de Rambouillet qu’aux quarantièmes rugissants)… 

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Tout cela condamne, et c’est dommage, la Talisman à un triste anonymat. C’est toute la tragédie de cette auto : elle n’a tout simplement pas d’identité. Quand on voit une A4, une Passat ou une classe C dans la rue, on les identifie immédiatement pour ce qu’elles sont, l’association à leurs marques respectives est instinctive. (Evidemment, des esprits mal tournés affirmeront qu’on peut en dire autant d’un Fiat Multipla, mais ils ne parviendront pas à nous détourner de notre sujet.) Il est à craindre que la nouvelle Renault, quant à elle, ne parvienne pas à s’extirper de la grisaille des cases que toutes ses concurrentes ont cochées avant elle : du chrome généreusement distribué, des nervures gratuites et sans objet sur le capot, un logo de calandre tellement surdimensionné qu’il en devient freudien, le dos tourné au hayon au profit d’un coffre classique (l’insolent succès des 21 bicorps n’est déjà plus qu’un remugle de l’autre siècle), de trop grandes roues que l’on ne reverra pas beaucoup dans la vraie vie, etc. Il est d’ailleurs amusant de constater que, près de vingt-cinq ans après, la voiture reprend très précisément l’architecture de la Safrane qui, en son temps, avait déjà été brocardée pour son manque d’audace… 

Qu’en est-il à l’intérieur ? D’un point de vue strictement esthétique, il n’y a pas grand-chose à dire et il est difficile de prétendre que la planche de bord de la Talisman fera date dans l’histoire de l’automobile. L’innovation se cantonne à un écran central qui se présente, comme chez Volvo, au format portrait, là où tous les autres constructeurs ont choisi le paysage. Voilà qui n’est certes pas bête, autant en termes de différenciation que de confort d’usage. Naturellement, les photos disponibles à ce jour présentent l’écran dans son format le plus valorisant (8,7 pouces) alors que les versions d’accès se contenteront d’un 4,2 pouces : l’effet n’est probablement pas du tout le même… Le niveau de finition et la qualité perçue semblent en phase avec les exigences de la clientèle, tout du moins tant que l’on ne s’intéresse pas aux plastiques retenus pour la partie basse de la console centrale qui, de l’avis unanime, ne sont pas dignes des meilleures réalisations.

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La Talisman semble reproduire les travers du nouvel Espace : agréable dans l’ensemble, négligée dans les détails. C’est fort dommage car, une fois de plus, la presse automobile étrangère va pouvoir ironiser sur ces sacrés Français (« when will they learn ? ») décidément incapables de concevoir des habitacles aux accostages irréprochables et aux plastiques réellement valorisants. (De façon pas du tout fortuite, j’ai près de moi en ce moment même le dossier de presse de la première Laguna, datant de la fin de 1993, où il était déjà question d’une « qualité perçue irréprochable » : Emile Coué, si tu nous entends...) Il semble qu’en option, la planche de bord pourra se voir revêtue d’un cuir que l’on espère de meilleure facture que celui des Duster (ne rigolez pas, ça existe). Pour le reste, l’affichage digital du combiné de bord est certes paramétrable, mais semble déjà avoir un train de retard par rapport à l’extraordinaire Virtual Cockpit de la Passat (je ne fais pas exprès de citer la Passat toutes les cinq minutes, c’est mon estimé collègue qui me l’a instamment suggéré). Tout cela est bien poussiéreux et semble dépassé avant même d’avoir pris la route : le R-Link 2 présente à peu de choses près la même interface, assez simpliste, que celui d’une Clio de milieu de gamme.  

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En revanche, l’habitabilité arrière, tout comme le confort général, semble faire partie des points forts du modèle. Force est de reconnaître qu’en la matière, le bureau d’études Renault connaît son boulot et les futurs utilisateurs de l’auto ne seront pas déçus. L’argument peut être décisif pour les parents lassés des sempiternels monospaces mais qui ont néanmoins besoin de place pour loger les jambes d’une progéniture adolescente. Le coffre présente lui aussi un volume supérieur à la moyenne, même si, on l’a vu, la Talisman a abandonné le hayon, grande tradition sur les familiales maison depuis la R16 dont on fête justement le cinquantenaire (je passe volontairement sur la Latitude, dont on n’a toujours pas compris la raison d’être, avec au passage une pensée pleine de commisération pour ceux qui vont essayer de revendre leur exemplaire…). Les commerciaux pourront toujours orienter les clients attachés à la praticité vers le futur break (probablement dénommé Estate) que l’on annonce pour l’automne.

Techniquement parlant, il est bien entendu difficile de se prononcer avant d’avoir pu conduire la voiture mais, à la lecture des informations diffusées par Renault, il semble acquis que la pusillanimité l’ait emporté sur l’ambition… le programme de motorisations est en effet à peine plus étendu que le nuancier d’une Citroën 15-Six et le constructeur a fait savoir qu’il n’était pas question d’une quelconque version hybride. La Talisman reprend en revanche l’excellent système 4Control, dont la notoriété est hélas inexistante dès lors que l’on ne s’adresse pas à des passionnés de la chose automobile. Il y a fort à parier que le gros des ventes se fera avec des dCi 130 à deux roues directrices, et une dotation calibrée pour séduire les gestionnaires de flottes : GPS, jantes de 16 pouces et peinture métallisée, dans des coloris qui ne devraient scandaliser personne. Quand on sait que le seul moteur essence disponible au lancement développe 200 chevaux, on comprend immédiatement que les versions qui en seront dotées ne feront que de la figuration, avant que leurs rares acheteurs ne subissent les affres d’une dépréciation qui s’annonce déjà vertigineuse…

En réalité, avec la Talisman, Renault suit très exactement la démarche que Peugeot a choisie pour sa 508 : une berline destinée à remplacer deux modèles à la fois (familiale et routière), qui renonce aux versions « plaisir » (les coupés, c’est terminé, l’Audi A5 peut respirer, le danger s’éloigne !) et qui se retrouve le postérieur coincé, non pas entre deux chaises, mais entre deux segments de marché. Démarche éminemment contestable, car guère pourvoyeuse de succès chez les généralistes : ni la Mondeo ni l’Insignia ne sont parvenues à convaincre les acheteurs de berlines du segment H. Seule la Passat (désolé…) réussit à tirer son épingle du jeu, en profitant d’une image sensiblement plus installée, et soigneusement entretenue, génération après génération, voire même renforcée grâce à une version CC judicieusement pensée.

A l’heure du premier bilan statique, le dossier présenté par la Renault Talisman ne s’avère pas particulièrement convaincant. Certes, on a affaire à une création honorable, et sans défaut majeur. Elle n’est pas excitante pour deux sous, mais ce n’est pas ce qu’on demande à une familiale. Les prestations auxquelles on peut s’attendre de sa part ne pourront pas susciter de critique rédhibitoire. Alors, quel est le problème ? C’est tout simple : le marché a profondément changé. L’époque où des familiales généralistes telles que la Ford Sierra ou l’Opel Vectra étaient en tête des ventes en Europe est révolue depuis longtemps. Aujourd’hui, sur le crucial marché des flottes (qui représentera 70% des ventes de la Talisman), les clients se tournent de plus en plus vers des offres premium spécialement conçues à cet effet (BMW 316d ou Mercedes C180 CDi, pour ne citer qu’elles).

Les cadres désirent des autos valorisantes, et les chefs d’entreprise veulent également asseoir l’image de leur société par ce biais. Nombreux sont ceux qui rêvent d’une série 3, mais je ne connais personne qui ait accroché un poster représentant une Laguna sur le mur de sa chambre… En réalité, l’histoire est déjà écrite. Les créateurs de la Talisman se comportent comme des invités de dernière minute à un festin, que l’on tolère en bout de table, mais qui devront partir avant le dessert. Et ils ne font pas grand-chose pour qu’on les retienne : innovations invisibles, design daté et insuffisamment différenciant, finition moyenne, et puis, surtout, logo dévalué par un goût immodéré pour le low-cost, les plastiques médiocres et les effets faciles. Encore une occasion manquée. Une de plus…

Nicolas Fourny