107414_2013_Honda_Accord

Honda a récemment déposé un brevet pour une nouvelle boîte de vitesses automatique dotée d'un triple embrayage, et de pas moins de onze rapports. L'ajout d'un troisième embrayage à ceux déjà prévus pour gérer les rapports impairs et pairs aurait pour but de limiter les ruptures de couple entre les rapports, avec au final des vitesses s'égrennant de façon (encore) plus lissée. Cette boîte équiperait, dans le cas où elle serait effectivement développée, non pas un modèle d'image comme la dernière (et superbe) NSX, mais un petit modèle citadin à vocation économique. Un petit rappel historique s'impose. Après-guerre, la norme était à trois rapports et les voitures performantes et prestigieuses, comme par exemple une Ferrari 250 GT Berlinetta, en comptaient quatre. Concernant les boîtes automatiques, les autos américaines de cette époque n'ont compté que deux voire trois rapports pendant longtemps. D'ailleurs, des boîtes automatiques à quatre rapports ont existé jusqu'à il y a peu de temps: avant l'apparition de la boîte EAT6, la Peugeot 208 automatique ne disposait que de quatre rapports. Il fut un temps, pas si lointain, où disposer d'une boîte automatique à cinq rapports était synonyme de luxe et d'innovation, puis la norme s'est établie, au début des années 2000, à six rapports avant que Mercedes ne lance la boîte 7G-Tronic, d'abord sur des modèles haut de gamme dotés de moteurs V8 (E 500, S 430/500, SL/CL 500), puis en la développant par la suite au sein de la gamme.  

Lexus donna la réplique avec une transmission à huit rapports sur la LS 460 ou sur l'IS-F, et peu de temps après, les boîtes huit vitesses se sont généralisées grâce à l'excellente boîte proposée par l'équipementier ZF et équipant, entre autres, les BMW, les Audi à moteur longitudinal, ou encore les Jaguar. Aujourd'hui, Mercedes, Land Rover ou Fiat-Chrysler en sont à neuf rapports, GM (avec le concours de Ford) a lancé une boîte qui en compte dix, et donc Honda a déposé un brevet pour une éventuelle boîte à onze rapports.  

Pourquoi une telle course à l'armement ? Tout simplement pour favoriser une réduction de la consommation et des rejets de CO2 toujours plus drastiques. La multiplication du nombre de rapports de boîte permet aux moteurs de tourner dans des plages de régimes très faibles à vitesse stabilisée et également de limiter les montées en régime dans les phases d'accélération. De plus, un plus grand nombre de rapports permet d'optimiser l'amplitude entre la démultiplication la plus courte et la plus longue, et ainsi de proposer des premiers rapports courts pour favoriser la nervosité et des derniers longs pour favoriser la consommation et le confort sonore.

Sur le papier, les boîtes comptant beaucoup de rapports ont tout pour séduire, mais à l'évocation de boîte à dix ou onze rapports, on est en droit de s'interroger sur le bienfondé de la démarche. Le plafond technologique n'a-t-il pas été atteint ? D'ailleurs, le groupe Volkswagen planchait sur un projet de boîte DSG à dix rapports, mais celui-ci a été abandonné. Certes, on pourra objecter que les effets du "Dieselgate" ont pesé sur cette décision, mais l'ingénierie du groupe relevant de tout sauf de l'amateurisme, je pense que l'utilité d'un tel dispositif n'a pas été suffisamment importante dans l'arbitrage. Sur le plan de la conduite, le scepticisme est de mise également: lorsque l'on voit à quels régimes tournent les moteurs aux allures autoroutières légales sur le huitième ou le neuvième rapport des boîtes automatiques actuelles, on se demande si dans l'hypothèse de l'existence d'une boîte à onze rapports, on serait à un régime dépassant le ralenti. Sans parler du risque en matière de fiabilité: plus de rapports, c'est plus de pièces en mouvements, plus de frictions, c'est ajouter de la complexité... Cette course aux rapports m'évoque, finalement, l'ajout incessant de lames sur les rasoirs: beaucoup de marketing pour une utilité toute relative. 

 

Anthony Desruelles