Legacy SW

Depuis bien longtemps, tous les spécialistes de cette science odieuse que l’on nomme marketing le savent, le marché automobile (comme d’autres) fonctionne selon la bonne vieille règle du 20/80 : 20% de l’offre représentent 80% des ventes. Ce qui signifie que, vu la diversité des modèles proposés par des constructeurs dont un certain nombre n’existaient pas il y a vingt ans, ou n’en étaient encore qu’à un stade embryonnaire, la grande majorité des propositions demeurent ignorées du grand public qui, il est vrai, ne fait guère d’efforts pour s’extraire de la routine dans laquelle des habitudes aux allures de moisissure intellectuelle le cantonnent depuis des lustres.

En parallèle, se tient discussion récurrente avec un certain nombre de collègues blogueurs, ou tout simplement avec des amis, concernant le thème de la diversité automobile, que nous considérons comme douloureusement mise à mal aujourd’hui, en tout cas pour ce qui relève des modèles courants, autrement dit ceux que vous et moi sommes à même d’acquérir. Entre des SUV surabondants (y compris parmi les marques de luxe qui, rendons à César ce qui lui appartient, leur doivent en grande partie leur bonne santé financière), un éventail de marques « historiques » qui s’est tristement restreint (Saab, Lancia, Rover…) et des constructeurs généralistes qui se sont progressivement retirés du segment E (les berlines routières) tant la domination allemande y était, et est toujours, écrasante, la largeur de l’offre automobile s’est réduite de façon notable.

C’est ainsi que des automobiles aussi estimables que la Honda Accord, la Citroën C6, l’Audi A2 ou la Volkswagen Phaeton ont disparu de notre marché dans l’indifférence générale, soit parce que leur constructeur a renoncé à les remplacer, soit parce que leur importation a cessé. Mouton de Panurge s’il en est, l’acheteur moyen a tendance à penser Scenic s’il recherche un monospace, tout comme il pense Scotch lorsqu’il a besoin d’un ruban adhésif ; à ceci près que, si tous les rubans adhésifs se ressemblent, même un segment de marché aussi peu excitant que celui des monospaces peut, en se donnant la peine de chercher, recéler des modèles qui sortent des sentiers battus et du tout-venant.

Ces réflexions, nous nous les sommes faites la dernière fois que nous avons eu la chance de suivre, quelques kilomètres durant, une Subaru Legacy H6. Le seul énoncé de cette appellation condamne la malheureuse à n’être reconnue et considérée que par une poignée d’amateurs (forcément) éclairés : pour le vulgum pecus, Subaru, c’est une marque exotique qui fabrique des voitures pour excités ‒ à ce stade, clignote vaguement au fond d’un cerveau dévoré par le conformisme le souvenir flou d’une Impreza croisée sur une quelconque rocade de banlieue, il y a bien longtemps. Legacy et H6, quant à eux, ne signifient quelque chose que pour les cinglés qui apprennent par cœur chaque année le hors-série Spécial Salon de l’Auto-Journal, à force d’en ressasser les fiches techniques. Et là, je me sens partagé entre deux tendances : d’un côté, je suis saisi par la profonde injustice que constitue l’oubli dans lequel la malheureuse a été reléguée, toute sa vie durant (sur la plupart des marchés européens, du moins) ; de l’autre, il faut bien reconnaître le plaisir candide que l’on éprouve en s’imaginant être l’un des seuls conducteurs à avoir su identifier l’engin…

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Car, disons-le sans peur ni détours, la H6 représente un authentique morceau de bravoure, à une époque où l’acquéreur d’une Mégane croit pouvoir se singulariser en choisissant la finition « GT Line », tandis que des cohortes d’acheteurs sont prêts à se surendetter dans le seul but de rouler en Audi ; des gens pour qui la perspective de rouler dans une voiture en manque de notoriété est forcément synonyme de déclassement social, ce qui traduit assez précisément la vanité de leur approche. Donc, de quoi s’agit-il ? Nous avons affaire à une familiale d’apparence certes plutôt anodine et que le béotien confondra volontiers avec une Toyota Avensis (c’est dire combien les designers de Subaru ont misé sur la discrétion…). Bien sûr, un regard plus attentif permet de relever le raffinement de certains détails, comme ces vitres sans encadrement (tradition maison hélas en voie de disparition) mais, dans l’ensemble, force est de constater que la Legacy, qu’elle soit ou non animée par un six cylindres, ne peut que difficilement susciter le coup de cœur que l’on peut par exemple ressentir devant une Mercedes-Benz CLS de première génération ou une Alfa Romeo 156. Le même jugement s’impose lorsque l’on contemple le mobilier de bord et l’aménagement intérieur : c’est classique, bien conçu et bien réalisé, mais sans recherche esthétique particulière et sans aucun de ces équipements innovants qui fleurent bon le premium, qu’il soit germanique ou non. Non, décidément, celui qui jette son dévolu sur cette auto a définitivement choisi la substance plutôt que l’apparence, l’ingénierie plutôt que la frime et, à ce stade, un petit rappel historique s’impose…

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Lancée en 2001 afin de conférer plus de noblesse et d’allant à cette voiture d’un poids respectable, en particulier dans sa version tout-chemin « Outback » qui avait pour concurrentes l’Audi A6 Allroad Quattro et la Volvo V70 Cross Country, la version H6 constitue un choix particulièrement judicieux, à destination d’un public de connaisseurs. Pour épauler les 4 cylindres bien connus de 2 litres et 2,5 litres de cylindrée, la H6 a donc reçu un moteur 6 cylindres de trois litres, ce qui n’a rien d’atypique en soi ; mais, conformément aux habitudes de la marque, il s’agit d’un moteur à plat. Ce ne fut pas le tout premier groupe de ce type chez Subaru, puisque le très confidentiel coupé SVX Alcyone fut également doté d’une tel moteur, mais il n’a pas cohabité avec notre sujet du jour. A la sortie de cette nouvelle version, la Legacy était ainsi l’une des rares automobiles du marché à proposer cette architecture mécanique avec les Porsche 911 et Boxster, rien que ça !

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Subaru-H6

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Cette spécificité technique ne correspond pas à un caprice d’ingénieur : elle permet une implantation du moteur plus basse que sur un moteur en V ou en ligne, abaissant conséquemment le centre de gravité du véhicule, au bénéfice de son comportement routier, qui gagne en précision. Cette Legacy ne fait pas exception à la règle et ses qualités routières furent unanimement saluées par la presse à l’époque, et ce d’autant plus que, comme toute bonne Subaru, elle dispose d’une transmission intégrale permanente avec une répartition de la puissance favorisant légèrement les roues arrière, selon un rapport de 45/55 en faveur de l’essieu postérieur. Avec la solide contribution d’un châssis rigoureux, cela rend la Legacy H6 à la fois plaisante et sécurisante, tandis que le flat-six maison s’avère pétri de qualités lui aussi : souplesse très au-dessus de la moyenne, vivacité, absence d’inertie, musicalité… Développant 210 chevaux à sa sortie, ce moteur vit sa puissance portée à 245 chevaux lorsqu’une nouvelle version de la voiture, au style un brin plus convaincant, fut commercialisée en 2004, améliorant d’autant ses performances et son agrément déjà fort enviables.

Aujourd’hui, ces voitures sont pour ainsi dire invendables car, en raison des raisonnements de songe-creux décrits plus haut, victimes de préjugés arrivant par cargos entiers… Nous n’avons pas pu résister à l’envie d’en retranscrire quelques-uns (et qui concernent d’ailleurs bien d’autres modèles que la Legacy) : « si l’on en voit pas dans la rue, c’est que ça ne doit pas être une bonne auto. » En effet… au fond, c’est un peu comme une Ferrari ou une Aston Martin qui ne sont, comme chacun sait, que d’infâmes brouettes à fuir comme la peste… « Un tel moulin ça doit consommer ! » Ah ben ça… on ne tombe jamais sous les 25 litres aux 100, allez… 24 si on reste en stabilisé à 90 km/h sur du plat. « Les pièces là-dessus, ça se trouve ? » Comptez environ trois mois pour un filtre à air… ah ben ça vient de Tokyo directement voyez-vous… avec les quotas, les barrières douanières tout ça… Enfin vous pouvez toujours guetter le prix des vols aller-retour sur kayak.fr, il y a régulièrement des offres intéressantes ! Et puis une fois sur place vous pouvez faire du stock de balais d’essuie-glace, de liquide lave-glace (il est spécifique au modèle, bien évidemment !) d’ampoules… « Et ça s’entretient où, ce genre de bagnoles ? » Euh… attendez voir, que je réfléchisse… Chez un garagiste ? Enfin, si vous voulez tentez votre chance chez un plombier-chauffagiste, après tout, pourquoi pas…

Bien sûr, nous forçons quelque peu le trait mais pas tant que cela… La nature humaine est ainsi faite que ce qui nous est étranger nous effraie, et l’on parle souvent, par paresse intellectuelle, par réflexe d’autoprotection, d’un sujet avec une certitude proportionnelle à la méconnaissance dudit sujet. Cela se vérifie pour cette voiture, à laquelle, sauf à tomber sur un connaisseur forcément doté de la culture automobile nécessaire à l’appréciation de ce genre d’engins, et dans 98 cas sur 100, une rassurante  voiture allemande ou française lui seront préférées.

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La Legacy 3 litres distille au final un formidable parfum d’intelligence : dans sa conception tout d’abord, mais également dans le tri implicite qu’elle opère dans le flot de ses acheteurs potentiels. Faisons le test : une rapide visite sur leboncoin.fr permet de découvrir sans délai un exemplaire d’Outback H6 bleu, ayant parcouru environ 150000 kilomètres (autant dire qu’il achève à peine son rodage…), doté d’un intérieur cuir beige et d’un équipement pléthorique, le tout pour la modique somme de 4700 euros. Il convient alors de s’interroger sérieusement sur ce qui est en mesure d’égaler une telle valeur d’usage pour un tel prix ; voici d’abord quelques points de repère. A l’heure actuelle, la plus modeste des Dacia Sandero (vous savez, cette petite chose difforme qui est censée représenter la bonne affaire absolue, le saint Graal de l’achat malin, le pinacle du rapport prix/prestations) se négocie pour 7990 euros, avec un niveau d’équipement susceptible de décourager un moine trappiste et des qualités routières qui rappelleront de bons souvenirs aux anciens possesseurs de Renault 9. Evidemment, il y a fort peu de chances pour le quidam adroitement ciblé par les stratèges de la firme franco-roumaine puisse hésiter une seconde entre les deux propositions, mais la comparaison demeure quand même éclairante.

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Dans un autre ordre d’idées, l’examen des niveaux de prix couramment pratiqués pour des modèles contemporains et techniquement comparables à notre Legacy se révèle également très instructif… Les Audi A6, BMW série 5, Jaguar S-Type ou Mercedes classe E capables de performances équivalentes cotent sensiblement plus que la Subaru, qui paie là son déficit en termes de visibilité. Oui, telle Sam Casey, la Legacy est une voiture invisible, qui passe systématiquement sous les radars de la foule porteuse d’œillères et le plus souvent obsédée par de basses motivations (soit payer le moins cher possible, soit en mettre plein la vue des voisins, amis et collègues de travail). On voit bien, à cette aune, le chemin de crête, exigeant mais salvateur, qu’il faut savoir emprunter pour apprécier l’objet à sa juste valeur et savourer chaque jour un authentique plaisir de conduire, sans avoir besoin de se ruiner pour autant. Aux (authentiques) amateurs de savoir en profiter !

 

Nicolas Fourny & Anthony Desruelles