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« L’humour, c’est la politesse du désespoir », a écrit Henri Bergson. Ce soir, il s’agit d’une vertu particulièrement précieuse. Il est quelque chose comme dix-neuf heures, quelque part dans la banlieue rouennaise, au crépuscule d’un mardi de décembre froid et pluvieux, dans une petite rue sans charme particulier où le béton, les pavillons acquis à tempérament et les Ford Escort Ghia règnent en maître.

 

Le bar des sports se situe au tout début de cette rue, au numéro 8 précisément. Et c’est là que nous avons rendez-vous avec Jean-Michel R. qui, pour des motifs que le lecteur va très vite comprendre, a tenu à garder l’anonymat. Après beaucoup d’hésitations et de nombreux échanges par mail, Jean-Michel a accepté de nous livrer un témoignage exclusif, lucide sur lui-même et sans concession.

 

À notre arrivée, le climat est assez conforme à nos plus sinistres prévisions. L’endroit baigne dans une semi-pénombre qu’il est permis de trouver déprimante mais qui est cependant propice à la conversation. Accroché au mur du fond, on trouve un écran de télévision probablement dédié au football et à BFM mais qui, pour l’heure, a le bon goût d’être éteint. Des paysages photographiés en noir et blanc, qui rappellent ceux que l’on trouvait autrefois dans les compartiments des trains Corail de seconde classe, et des banquettes de moleskine un peu fatiguées complètent le décor. Derrière le comptoir, un homme entre deux âges, à l’air las, affublé d’une petite moustache mesquine, parcourt sans conviction le dernier Paris-Turf. Quelques clients lui font face, sans échanger une parole, emmurés dans leur solitude.

 

Sous un miroir terni par les années et la négligence des tenanciers, Jean-Michel est attablé, seul, l’air maussade, une chope de bière émoussée posée devant lui. Il nous est facile de l’identifier ; au téléphone, il nous a simplement déclaré : « Quand vous arriverez, repérez le type à l’air le plus déprimé, ce sera moi. » Nous rejoignons sa table. Pour nous saluer, il lève vers nous un regard chassieux et cerné par la désillusion.  

 

Il considère avec une certaine méfiance le Nagra que nous avons posé sur la table, comme s’il s’apprêtait à subir un interrogatoire. Mais nous savons ce qu’il faut faire pour détendre l’atmosphère et gagner sa confiance. Ce n’est pas le premier désespéré que nous rencontrons. Les confidences, c’est comme un toboggan relationnel : une fois franchie l’appréhension de la première réponse, la suite glisse toute seule, comme on se laisse emporter vers la libération des phrases qui s’enchaînent, entraînées par le poids du regret.

 

Le barman abandonne momentanément son journal pour venir, sans douceur excessive, déposer deux cafés devant nous. C’est parti…

 

    - Bonsoir Jean-Michel. Vous avez souhaité vous exprimer aujourd’hui car je crois que vous n’avez pas une vie ordinaire, n’est-ce pas ?

    - Non, en effet. C’est même le moins qu’on puisse dire. Mais elle n’est pas extraordinaire non plus.

    - Racontez-nous…

    - Eh bien… tout avait bien commencé pour moi. J’ai eu des parents aimants, une enfance plutôt heureuse, j’ai mené des études intéressantes qui m’ont permis d’accéder à un métier dans lequel je me suis épanoui… Je me suis marié, j’ai eu deux enfants, ils ont aujourd’hui 15 et 17 ans… mais un jour, les choses m’ont échappé. (Il cherche visiblement ses mots et chaque bribe de phrase paraît lui demander un effort considérable.)

    - Que voulez-vous dire par là ?

    - Ce n’est pas facile pour moi d’en parler…

    - Vous pouvez vous exprimer en toute tranquillité, nous ne sommes pas là pour vous juger. Vous pouvez tout nous dire. Nous révéler vos perversions les plus inavouables.

    - J’ai acheté une voiture il y a huit ans, et c’est à partir de là que les choses ont mal tourné.

    - De quel modèle s’agit-il ?

    - Une Peugeot 1007.

 

Nous en restons sans voix… L’aveu de Jean-Michel nous cueille à froid et nous plonge dans un abîme de stupéfaction et de commisération. Nous ne nous attendions pas à cela. Bien sûr, lors de nos premiers échanges, nous lui avions précisé que nous conduisions une série d’interviews destinées à mettre en relief des destins particuliers, des itinéraires baroques, des parcours déconnectés de la norme. « J’ai des choses à raconter », s’était-il alors borné à nous répondre. Sortant d’une récente rencontre avec la propriétaire estonienne d’une rarissime Jensen Interceptor FF, qui plus est sosie presque parfait de Nicole Croisille, et dont l’humour sophistiqué nous avait conquis, nous tombons de haut.

 

Peut-être pour se donner du courage, il avale une nouvelle gorgée de bière tiède et amère — tel le personnage de Clive Revill dans l’un des meilleurs épisodes de The New Avengers.

 

    - Eh bien… nous comprenons la difficulté que vous éprouvez, cher monsieur…

    - Pourtant c’était bien parti, je vous assure ! J’ai fait mes débuts sur la route avec une 205 SR bleu Ming, puis j’ai enchaîné un an après avec une GTi 1.6 115 chevaux blanc Meije suivie, bien plus tard, d’une 306 XT 1,8 16 soupapes jaune Vermeer… Vous voyez, ça partait dans la bonne direction…

    - En effet… D’ailleurs, un exemplaire de 205 SR bleu Ming sera prochainement exposé au MoMA de New York.

    - C’est vrai ?

    - Non. Mais vous aimiez déjà beaucoup les Peugeot, donc (remarque finement placée et destinée à illustrer notre sens de la déduction). Cependant, que s’est-il passé pour que vous en arriviez là ?

    - C’était en 2009, je m’en souviens comme si c’était hier… A l’époque, je roulais en Alfa Romeo 156 SW 2 litres Twin Spark, rouge, sur laquelle j’avais craqué trois ans plus tôt. Une magnifique auto mais, d’éminents spécialistes comme vous doivent le savoir, sa belle carrosserie était très exposée aux chocs du quotidien, car dépourvue de toute protection sur les côtés…

    - Oui, c’est exact. De ce point de vue, une Renault 4 GTL eût constitué un choix plus judicieux.

    - Bon sang, c’est vrai ! Comment n’y ai-je pas pensé ? En plus, c’est pratique, elle a aussi un hayon, et…

    - Revenons au sujet, voulez-vous ?

    - Oui, pardon… Donc, vous l’aurez compris, j’aimais beaucoup mon Alfa. Seulement voilà, quand on sacrifie les aspects pratiques sur l’autel du style, on se retrouve avec une collection de coups de portières laissés par des individus qui s’en fichent comme de l’an quarante.

    - Vous êtes né en 1940 ? Vous êtes bien conservé.

    - Non, je suis né en 1968. C’est juste une expression.

    - Une expression ? Qu’est-ce que c’est ?

    - C’est un groupe de mots censé avoir une signification précise, mais là n’est pas le sujet.

    - Vous avez raison. Donc votre Alfa était cabossée ?

    - Pas qu’un peu… Des traces de chocs sur les deux portières côté conducteur, et la même chose côté passager. Au début, j’étais même allé voir un carrossier pour qu’il les fasse disparaître… mais quelques semaines après, c’était reparti de plus belle.

    - Effectivement, il y a des gens qui n’ont aucune considération pour le bien d’autrui, et malheureusement, ceux-là sont nombreux de nos jours.  

    - On peut le dire, oui… je me souviens précisément du déclic : un jour, je sortais de chez Leclerc avec mon chariot plein, et au loin, j’ai vu un couple et leur gamine de six ou sept ans monter dans leur Scenic, garé juste à côté de ma 156… et que croyez-vous qu’il arriva ? Je vous le donne en mille : la femme a ouvert brusquement sa portière, dans le genre « je suis seule au monde », et bim ! ma portière avant gauche a repris une bosse. Seulement il faut croire que celle-là fut la fois de trop.

    - Pourquoi dites-vous « bim » au lieu de « boum » ?

    - Je ne sais pas. Vous préférez « boum » ?

    - Non, ça n’a aucune importance. Poursuivez.

    - Je passais tous les jours devant une concession Peugeot en allant au boulot… la 1007 était en fin de carrière et d’importants rabais étaient consentis pour écouler les stocks. Il y avait en exposition un modèle jaune avec un écriteau « Neuf – 30% ». Vous voyez où je veux en venir ?

    - Euh non, pas du tout.

    - Comment ? Avec une promotion pareille ? Comme dit mon cousin Victor, celui qui travaille chez Carglass, fallait pas la rater !

    - Vous avez un cousin ?

    - Oui.

    - Il se prénomme Victor ?

    - Oui. D’ailleurs, quand on se voit, je lui demande toujours : « Quel est ton vecteur, Victor ? ». C’est notre rituel.

    - Très bien. Donc vous l’avez achetée ?

    - Hélas, oui… Trois jours après, ils m’ont repris l’Alfa et j’ai mis 8000 euros au bout pour repartir avec la 1007 jaune exposée sur le parc. Je ne voulais plus de coups de portières, cette idée m’était insupportable, j’en faisais des cauchemars… Je me suis dit qu’avec cette voiture, c’en serait fini de cette malédiction…


A ce stade de notre entretien, le visage de Jean-Michel semble rasséréné, presque ragaillardi. Manifestement, nous confier ses heurs et malheurs lui fait le plus grand bien, comme en témoigne la hardiesse grandissante et quelque peu désordonnée de ses propos. À l’inverse, comme s’il parvenait à nous transférer le poids de son chagrin, nous nous sentons happés par une sorte de mélancolie indistincte, dont le flou hésite entre un portfolio de David Hamilton, le programme de Benoît Hamon et le train avant d’une MG Metro Turbo. Il commande une autre bière. Nos cafés sont froids. Il continue son récit.

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    - Où en étais-je ?

    - À « malédiction ».

    - Ah oui, merci. Donc, je me suis dit qu’avec cette voiture, c’en serait fini de cette malédiction.

    - Vous l’avez déjà dit.

    - C’est pour bien situer le contexte.

    - Ça tombe sous le sens.

    - Mais j’avais tort.

    - Comment ? Vous ne vouliez pas situer le contexte ?

    - Si. Ce que je veux dire, c’est que j’avais tort de croire qu’avec cette voiture, c’en serait fini de cette malédiction.

    - Bien sûr… Donc la malédiction a continué de vous poursuivre.

    - Vous ne croyez pas si bien dire. Quand je me suis arrêté chez Peugeot, la première fois, le vendeur est arrivé plus vite qu’un rat dans une usine de tampons périodiques. Il m’a dit « je vois que vous vous intéressez à la 1007, vous avez raison, c’est une voiture vraiment fantastique ! ». Et là, il sort une télécommande de sa poche, appuie sur un bouton et les deux portes se mettent à coulisser toutes seules, comme si une main invisible les actionnait.

    - Vous ne saviez pas que la 1007 avait des portes coulissantes ?

    - Non.

    - Mais vous savez que Frank Zappa est mort ?

    - Oui.

    - C’est rassurant.

    - Pourquoi ?

    - Pour rien.

    - Bon. Et ensuite, le type m’invite à monter à bord, et il me montre le système Caméléo. C’est génial, ce truc : vous pouvez changer les couleurs de l’intérieur, avec des housses et des Velcro. Douze couleurs disponibles. Idéal, si vous avez l’habitude de vomir sur les sièges.

    - Furieusement tendance. On se croirait chez Desigual.

    - Comme vous dites, Edith.

    - Je ne m’appelle pas Edith.

    - Je sais. C’est une expression.

    - Hum.

    - Mais le meilleur, enfin le pire, était à venir.

    - C’est-à-dire ?

    - Vous savez bien. Ce truc infâme que les ingénieurs de PSA avaient présenté comme la huitième merveille du monde, le pinacle de la technologie, la crème des transmissions : la boîte 2-Tronic.

    - Comment ? Elle avait une boîte 2-Tronic ?

    - Oui.

    - Et vous l’avez achetée ?

    - Oui. Ne me regardez pas comme ça. Vous aussi, vous devez avoir fait des trucs horribles.

    - Certes.

    - Comme manger du cassoulet William Saurin à même la boîte et sans l’avoir réchauffé, par exemple.

    - Certes.

    - Ou visionner La Mélodie du Bonheur quatre fois de suite.

    - Certes. Revenons au sujet.

    - Volontiers. Donc, là, j’étais cuit. J’étais tellement ébloui que je ne me suis même pas aperçu que le moteur n’était qu’un misérable 1360 cm3 délivrant 75 chevaux.

    - Soixante-quinze chevaux.

    Oui.

    - Et une boîte 2-Tronic.

    - Oui.

    - Résumons-nous. Vous avez abandonné votre 156 pour cette chose ?

    - Inutile de mettre du sel sur mes plaies.

    - Vous avez raison. Pardon.

    - Ce n’est rien. Je n’ai réalisé mon erreur qu’après la livraison.

    - Combien de temps après ?

    - Vingt minutes.

    - Votre vivacité d’esprit nous subjugue.

    - Malheureusement, c’était trop tard.

    - Qu’est-ce qui vous a mis la puce à l’oreille ?

    - Je n’ai pas de puces.

    - C’est une expression. Ça veut dire que…

    - Je sais ce que ça veut dire. Je vous faisais marcher. Ha ! ha ! ha !

    - Elle est bien bonne.

    - Merci. Vous savez ce qu’on ressent quand on prend livraison d’une nouvelle voiture : on est euphorique, content de soi, on a l’impression d’être le roi du monde, tel Jack Dawson sur la proue du Titanic.

    - La métaphore est judicieuse.

    - C’est aussi mon avis. Car, à la première ligne droite pas trop fréquentée, j’ai voulu accélérer.

    - Et alors ?

    - Alors, rien. Du moins pendant les dix premières secondes. J’avais beau appuyer comme un sourd sur l’accélérateur, l’aiguille du tachymètre progressait à la vitesse d’un escargot rhumatisant.

    - Et ensuite ?

    - Tout d’un coup, la boîte a semblé comprendre ce que je lui demandais, et s’est enfin décidée à rétrograder.

    - Et c’est là que…

    - Oui… exactement. Le compte-tours a bondi vers la barre fatidique des 4500 tours/minute et la voiture a été prise de secousses dignes d’un lave-linge en phase d’essorage. Sous l’effet des vibrations, l’un des adhésifs du kit Caméléo s’est détaché de la planche de bord. La porte de la boîte à gants s’est ouverte toute seule, laissant s’échapper une photo dédicacée de Frédéric Saint-Geours. Et tout ça pour rien : je n’avais pas gagné un seul kilomètre/heure de plus.

    - C’est terrifiant.

    - C’est le qualificatif qui convient.

    - Qu’avez-vous fait ?

    - Je me suis garé sur le premier parking venu et ai envisagé toutes les options possibles : me suicider ; incendier la bagnole et essayer de me faire rembourser par l’assurance ; m’abonner à Femme Actuelle ; subir une opération de chirurgie esthétique afin que personne ne puisse me reconnaître à son volant ; faire un swap avec un moteur de Corvette C5 ; essayer de la revendre à une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer ; me pincer afin de me réveiller au volant de l’Alfa après être sorti de ce cauchemar.

    - Et donc ?

    - Donc, bien entendu, je n’ai rien fait de tout ça ; je suis rentré chez moi.

    - Et que s’est-il passé ?

    - Quand mon fils m’a vu arriver, il était en train de discuter avec une jeune fille devant la maison. Il est devenu cramoisi, a saisi la main de la fille et l’a entraînée à toute vitesse dans la direction opposée. C’est alors que mon épouse est sortie et m’a dit que, décidément, les voitures de courtoisie prêtées par les concessionnaires étaient de plus en plus moches…

    - Et qu’avez-vous fait ?

    - Je n’ai pas eu le courage de lui avouer la vérité. Je lui ai raconté que l’Alfa avait un gros problème électronique très difficile à régler et qu’en attendant, le garage m’avait prêté ce gros truc jaune.

    - Elle vous a cru ?

    - Au début, oui. Mais après trois mois, elle a commencé à se poser des questions. Et je passais régulièrement devant chez Peugeot et je voyais l’Alfa dans le parc des véhicules d’occasion, exilée tout au fond, avec les rogatons dont personne ne voulait… Ils l’avaient garée tout contre une Toyota Avensis, vous vous rendez compte ? J’en avais le cœur brisé.

    - Comment ne pas vous comprendre ? Ça a dû être horriblement dur… Un peu comme d’enfourcher un vélo sans selle.

    - Vous l’avez dit. Naturellement, j’ai tout essayé pour la refourguer au concessionnaire qui me l’avait vendue, même au prix d’une grosse perte financière, mais peine perdue ! 

    - Rien d’étonnant. Ils ne sont pas tarés, eux.

    - Vous dites ?

    - Non, rien.

    - Et donc, peu à peu, je me suis résigné. J’ai inventé un gros bobard pour expliquer la disparition de la 156 à ma famille et je leur ai dit que j’avais eu la possibilité d’acheter la 1007 pour un très bon prix. Ce qui était vrai, d’ailleurs. Mais comme disait ma grand-mère, quand tu achètes un mauvais produit, il est toujours trop cher.

    - Comment ont-ils réagi ?

    - Mes enfants ont demandé un abonnement pour pouvoir prendre le bus scolaire : ils ne voulaient plus que je les dépose à l’école. À son club de fitness, ma femme a rencontré un bellâtre qui roulait en BMW Z4 et s’est barrée avec lui quelques semaines plus tard. Mon patron m’a demandé de stationner ma voiture à l’extérieur du parking de la boîte afin de ne pas dégrader l’image d’icelle, et malgré cela, mes collègues me demandaient tous les jours si j'avais du courrier pour eux, certains me demandaient même si j'étais content de mon « citron à roulettes ». Mon père m’a emmené marcher dans les bois pour avoir une conversation d’homme à homme, pour reprendre son expression, et il m’a demandé de me ressaisir. Les amis avec qui je jouais au bridge le jeudi soir se sont mis à pouffer de rire et à échanger des regards entendus à chaque fois qu’ils me voyaient débarquer. J’ai eu des rapports sexuels avec mon chien. Ma fille est devenue vegan. On a relancé l’affaire Grégory. Porsche a décidé de vendre des modèles Diesel.  

    - En résumé, votre vie a tourné au désastre.

    - Il m’a fallu du temps pour accepter cette idée, mais j’y suis parvenu… Et ça fait neuf ans que ça dure. Neuf ans ! Et pourtant, j’ai tout essayé. Le soir, je la gare devant la maison, les portes déverrouillées, les clés sur le contact : personne ne l’a jamais volée. Le 14 juillet et le 31 décembre, je vais la stationner dans la cité la plus pourrie que je connaisse : personne ne l’a jamais brûlée. Mais le pire, c’est pendant l’hiver, quand je pars à Courchevel.

    - Vous allez jusqu’à Courchevel avec votre 1007 ?

    - Eh oui… je ne supporte pas le train.

    - Vous pourriez faire du stop.

    - Merci, c’est une excellente idée.

    - Je vous en prie.

    - Non, mais vous imaginez le truc ? Escalader un col avec un truc pareil ? Autant acheter une valise sans poignée ! Il m’est même arrivé de me faire dépasser par des cyclistes… J'en voyais même qui se retournaient en rigolant ostensiblement. Le seul avantage, c’est que je ne me prends plus de coups de portière : bizarrement, les gens se garent toujours le plus loin possible…

    - C’est bien la peine d’avoir des portes coulissantes.

    - Je ne vous le fais pas dire.

    - Et qu’allez-vous faire maintenant, après toutes ces années ?

    - Je crois que je vais profiter de la prime à la conversion et acquérir enfin une vraie voiture, élégante, bien motorisée et bien dessinée. Et je vais même me faire plaisir et m’offrir carrément une marque premium ! Après toutes ces années de souffrance, je l’ai bien mérité, non ?

    - Assurément.

    - Je suis fort aise de vous l’entendre dire. Alors… vous ne devinez pas ?

    - Voyons… une Audi A4 ?

    - Non.

    - Une Alfa Giulia ?

    - Non.

    - Une Lexus IS ?

    - Non.

    - Une Volvo V40 ?

    - Non.

    - Une DS 7 ?

    - Non.

    - Une Ford Mondeo Vignale ?

    - Vous vous foutez de moi ?

    - Pardon, ça nous a échappé. Nous donnons notre langue au chat.

    - Oui, mais après, vous n’aurez plus de langue.

    - C’est une expression.

    - Ah oui. Bon. Je vais vous le dire.

    - Très bien.

    - Vous êtes prêts ?

    - Autant qu’on peut l’être.

    - C’est un Mercedes Citan Tourer.

    - Vraiment ?

    - Oui. Vous ne vous y attendiez pas, hein ?

    - En fait, si. Nous croyons au progrès social et au triomphe de l’intellect.

    - Je suis content que l’idée vous plaise. Vous m’êtes très sympathiques.

    - C’est réciproque, croyez-le bien.

 

Nous sommes les derniers clients du bar des sports. Il se fait tard ; les captivants secrets de Jean-Michel nous ont entraînés plus loin que prévu, dans tous les sens du terme. Il est visible que le barman attend notre départ, après quoi il pourra fermer l’établissement, éteignant ainsi les dernières lueurs de vie de l’artère désormais tout à fait obscure et silencieuse et sur le trottoir de laquelle résonnent désormais nos pas. Jean-Michel décline notre proposition : non, il est inutile de le raccompagner, marcher un peu lui fera du bien. En un sens, c’est un soulagement. Il faut en convenir, nous nous sentons un peu honteux. Nous aurions pu au moins essayer de le prévenir. Ou peut-être l’abattre tout de suite afin de lui éviter de nouvelles souffrances. Mais non, nous n’avons rien dit. Au moins, dans le Citan, il n’y a pas de boîte 2-Tronic. Ni de kit Caméléo. On se console comme on peut.

 

 

Nicolas Fourny & Anthony Desruelles