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Nous montons donc dans la Citroën pour un nouveau galop d’essai. À bord, l’ambiance est plutôt joyeuse : nous sommes bercés par le confort des sphères hydropneumatiques, caractéristique propre à la marque et, au bout de quelques minutes, Bertrand, par courtoisie, décide d’éteindre l’autoradio afin que nous puissions converser plus aisément. C’est une bonne idée car, pour être tout à fait honnêtes, nous ne raffolons pas spécialement de « The Rythm Of The Night », tube dance subi dans toutes les discothèques d’Europe au milieu des années 1990. Nous constatons à cette occasion, que la nostalgie de cette époque ne touche pas seulement Hervé, mais nous ne demandons pas à Bertrand d’ouvrir sa boîte à gants, de peur de voir ce qu’elle pourrait renfermer.

— C’est confortable, hein ?

(Il serait difficile de prétendre le contraire.)

— Très ! Il est clair que les autos d’aujourd’hui ne bénéficient pas d’un tel moelleux, que ce soit au niveau de l’amortissement ou de l’assise…

— C’est certain ! C’est aussi ça qui me donne envie de la garder. Je ne saurais vraiment pas par quoi la remplacer. Et puis, une fois qu’on a pris le pli de la boîte longue, ce n’est pas si lymphatique, tout de même !

En effet, nous remarquons que la voiture ne reprend pas si mal à basse vitesse ; mais il est vrai que Bertrand jongle en permanence entre le deuxième et le troisième rapport avec une dextérité qui montre bien l’expérience dont il peut se prévaloir dans la conduite de sa voiture.

— Vous changez quand même souvent de vitesse.

— Eh oui, on n’a rien sans rien, pas vrai ? Évidemment, il y a des conséquences physiologiques…

— Vraiment ?

— Oui… Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais mon bras droit est plus massif que le gauche. Mon médecin m’a expliqué que c’était à cause d’un surcroît d’activité du bras qui change les vitesses. J’ai donc dû me faire confectionner des chemises et des chandails sur mesure, avec une manche droite élargie.

— Et… il n’y a pas de remède ?

— Si. Je viens d’acquérir le même modèle en conduite à droite et, à partir de la semaine prochaine, j’alternerai entre les deux. Mais ce ne sera pas tout à fait pareil, car la Xantia que j’ai trouvée en Angleterre possède une boîte courte.

— Vous êtes vraiment prêt à aller très loin pour votre auto.

— Vous l’avez dit. Bon, pour en revenir à quelque chose de plus technique, quand je suis seul à bord, je peux éventuellement envisager de passer la quatrième mais il faut quand même atteindre 80 à 90 km/h… bon, là, c’est un peu différent…

Voilà une manière polie de nous rappeler notre condition de gaillards bien portants. Pour rompre le silence gêné qui suit cette remarque, Bertrand reprend la parole.

— Vous voyez, l’intérieur a bien encaissé les années ! Le seul petit bémol, c’est que le moteur de lève-vitre passager est un peu fatigué mais j’ai la clim. Bon cela dit, la clim, là-dessus il faut savoir la couper à certains moments.

— C’est-à-dire ?

— Eh bien, dans des circonstances bien précises : quand il y a plus d’une personne à bord ; quand le relief de la route n’est pas parfaitement plat ; quand le vent vient de face ; quand les pneus ne sont pas impeccablement gonflés ; quand vous tirez une caravane ; quand vous avez une galerie inutile avec des trucs inutiles fixés dessus ; quand vous utilisez le désembuage de la lunette arrière ; quand vous allumez les phares ; quand vous…

— Oui, ça va, on a compris.

— Mais elle fonctionne bien. Pour le reste, comme vous pouvez le constater : ça a bien tenu le choc : les tissus sont encore propres, tout marche, le tableau de bord a son éclairage complètement fonctionnel, la fermeture centralisée marche normalement, je n’ai aucun faux contact...

Nous acquiesçons et le félicitons pour le soin dont il fait preuve à l’égard de son véhicule, il est vrai fort bien conservé en tenant compte de ses 23 ans de bons et loyaux services. Il est vrai que la Xantia était fort bien construite, y compris à l’intérieur, avec des plastiques moussés qui ne dépareraient pas dans notre monture suivante, c’est-à-dire la Classe C de Daniel.

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« C’était la moins chère de la gamme Mercedes à l’époque… » Pour dire les choses franchement, on s’en serait doutés, d’autant qu’il s’agit d’une exécution Classic, appellation destinée à dissimuler la pauvreté de l’équipement de base autant que la sobriété de la présentation générale, qu’aucun placage de zebrano ne vient égayer : si vous aimez les garnitures noires et le tissu gris anthracite, c’est la voiture qu’il vous faut. Nous mettons en marche. Au ralenti, le quatre cylindres maison ne se fait guère remarquer, et il n’est pas non plus très enthousiaste quand il s’agit de monter en régime : comme souvent à Stuttgart, la bonne éducation a primé sur le caractère. Paisible par nature, le groupe est par-dessus le marché définitivement étouffé par l’étagement de la boîte, tout aussi incohérent que sur les cinq autres modèles en présence. Une boîte par ailleurs fort désagréable à manier, associant un guidage flou à des verrouillages trop fermes…

 

Daniel ne tarde pas à ressentir notre manque d’enthousiasme.

 

— Vous savez, ce n’est pas une 190 16 soupapes ! Il faut la conduire en souplesse, sans trop lui en demander. De toute façon, le moteur devient bruyant quand on monte trop dans les tours…


Et c’est vrai : en dépit de la qualité de l’insonorisation, pousser la plaisanterie au-delà de 3500 tours se traduit par un grognement guttural et réprobateur, sans que l’agrément de conduite ne progresse pour autant.

 

— Et vous n’avez jamais regretté de ne pas avoir choisi la version automatique ?

— J’y ai bien pensé, mais la puissance fiscale était trop élevée… Pensez donc : 11 chevaux fiscaux ! Et puis moi, vous savez, je suis un latin : j’aime bien passer moi-même les vitesses !

— Heureusement que vous n’avez pas acheté une C 36. Ce n’est pas très latin, comme voiture.

— Je suis bien d’accord avec vous. Et puis, ces engins-là, ça consomme quand même beaucoup…

 

Voilà un dilemme qui ne risquait pas de se poser quand Antoine a fait l’acquisition de sa Laguna, la version 1,8 litre n’étant disponible qu’en boîte manuelle. «  Moi, ce que je voulais avant tout, c’était du volume… Nous venions d’avoir notre premier enfant… ». De l’extérieur, sa voiture ressemble à un VSL réformé. L’habitacle, quant à lui, fleure bon le bas de gamme simple mais honnête : il y a même une direction assistée, tandis que la sellerie, si l’on en croit le dossier de presse d’époque, s’inspire des Nymphéas de Claude Monet. Mazel tov ! Sous le capot en bec d’aigle, on trouve l’une des innombrables déclinaisons du moteur « F ». Lui non plus ne déborde pas d’énergie mais, après tout, ce n’est pas ce qu’on lui demande. Empoigner le levier de vitesses nous encourage à penser que la coopération technique entre Daimler et Renault a peut-être commencé bien plus tôt qu’on ne le pense, le maniement d’icelui rappelant furieusement (et malheureusement) celui de la C 180 évoquée plus haut.

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Antoine a pris place sur le siège passager avant et ne quitte justement pas la commande de boîte des yeux, comme s’il essayait de l’hypnotiser. Les sourcils froncés, le regard fixe, les traits décomposés, le front luisant de sueur, il tressaillit dès que nous changeons de rapport. (Nous comprendrons plus tard les motifs de son égarement.) Sa Laguna exerce cependant un effet rigoureusement inverse sur nous : c’est un véritable somnifère sur roues. Tout, dans cette auto, incite à l’alanguissement. Les formes organiques du mobilier de bord, le confort des sièges, la tiédeur du décor, la douceur générale des commandes (à part la boîte) l’apparentent à une sorte de cellule de dégrisement mobile. Il est à peu près impossible de s’énerver à son volant, d’autant que ça ne sert strictement à rien…

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C’est donc à un rythme extrêmement paisible que nous regagnons le local devant lequel la Vectra, l’Audi, la Scorpio et la Xantia sont garées l’une derrière l’autre. La Classe C de Daniel ne tarde pas à nous rejoindre. Nous sommes donc invités à entrer, aussitôt la porte déverrouillée par Hervé, préposé à la garde des clés. Peu après, nous prenons place autour d’une table où nous attendent des cafés. À cet instant, l’envie de poser encore quelques questions se fait ressentir. 

 

— Tout d’abord, messieurs, permettez-nous de vous remercier pour votre chaleureux accueil et votre sincérité. Cela dit, plusieurs questions nous brûlent les lèvres, et avoir les lèvres brûlées, vous pouvez nous en croire, ce n’est pas une sensation agréable. Il va donc falloir que nous vous les posions.

— Mais faites donc, nous encourage Hervé.

— Effectivement, au terme de cette journée humainement enrichissante, l’objectivité nous oblige à reconnaître que le mariage d’un bloc essence d’environ mille huit cents centimètres cubes et d’une boîte longue n’est pas le meilleur qui soit, du point de vue de la vigueur des relances. Sans vouloir nullement vous offenser, nous avons pu le constater à de multiples reprises, si j’ose dire. Donc si, de manière unanime, vous trouvez vos voitures si indolentes en reprises, pourquoi diable les gardez-vous ?

 

La voix un peu contrite et sans trop de conviction, Daniel prend la parole.

 

— Eh bien, comment dire… ce sont de bonnes bagnoles malgré tout… c’est de la mécanique simple et pas trop sophistiquée, on peut encore faire l’entretien par soi-même ou via le petit garagiste du coin. Rien à voir avec toutes ces usines à gaz modernes qui se conduisent presque toutes seules ! Quant à la mollesse des reprises, on a fini par s’habituer, vous savez… c’est un coup à prendre.

 

Antoine acquiesce.

 

— Absolument… par exemple, moi j’ai un truc infaillible pour m’économiser des manipulations permanentes du levier : en ville, je reste en première et sur route, je fais tout en troisième. La quatrième pourrait s’envisager s’il n’y a pas trop de côte, mais comme la troisième permet d’atteindre presque 150 km/h, ça me laisse une bonne marge ! Et comme j’ai une Laguna phase 1, la boîte de vitesses est un consommable, donc moins j’y touche, mieux c’est !

Bertrand intervient, l’air un brin plus détendu que ses amis.

— Je fais à peu près comme ça aussi… j’ai même trouvé un petit jeu : je tente de parcourir la plus longue distance possible en troisième. Mon record, c’est 770 kilomètres d’une traite ! Enfin, quand je dis d’une traite, c’est une façon de parler hein, je veux dire que j’ai parcouru 770 kilomètres sans passer un rapport supérieur à la troisième. Alors évidemment, la consommation en pâtit, j’ai dû m’arrêter deux fois pour faire le plein, mais c’est le prix à payer pour se dispenser de jouer constamment avec le levier de vitesses.

 

François approuve.

 

— De toute façon, la sécurité routière nous a suffisamment bassinés avec ses campagnes de prévention qui insistent sur l’importance de faire des pauses régulières ! Donc s’arrêter plus souvent pour ravitailler, c’est tout bénéf’ ! Du sans plomb dans la bagnole, un petit café derrière la cravate et nous ne sommes plus en proie à la fatigue…

— Oui, mais ça implique de porter une cravate en permanence.

— C’est juste.

 

Hervé rebondit.

 

— Il y a quand même un point à préciser, les gars… Quand tu disais, Daniel, qu’on a fini par s’habituer, c’est vrai, mais on se prend parfois en pleine face de sérieux retours à la réalité.

— Comment ça ?

— Il y a trois mois, j’ai pu essayer une Mégane R.S. Trophy, un drôle d’engin jaune poussin avec des grosses jantes noires, des étriers de freins rouges, une sortie d’échappement centrale dans laquelle je peux pratiquement passer mon bras, et un pare-chocs avant qui ne doit pas aimer les ralentisseurs…

— Une sortie d’échappement centrale ? Et comment tu fais pour tracter une remorque ? Non, parce que moi, je vais à la déchetterie au moins une fois par trimestre, et…

— Peu importe, c’est pas dans ton budget de toute façon… Le truc faisait pas loin de 300 chevaux, avec un turbo qu’on entend et qu’on sent bien, et une boîte six rapports typée courte…

— Courte comment ?

— Courte au point où ça pousse tellement fort en troisième qu’à 130 t’as un bip qui retentit pour te dire que t’es tout près du rupteur. D’ailleurs, je l’ai tapé vu que j’avais pas l’habitude d’une telle vigueur dans la montée en régime ! C’est dingue, on croirait que la zone rouge est aimantée pour attirer aussi vite l’aiguille du compte-tours… Bref, j’ai vite enquillé la quatrième et là, ça poussait toujours aussi fort ! Incroyable ! Quelques secondes plus tard, j’entends encore ce bip, je passe la cinquième pour pas être encore piégé par le rupteur, et je regarde vite fait le compteur : j’étais à 180.

— Et à fond de sixième, tu prends combien avec ça ?

— J’ai pas pu le vérifier mais le propriétaire, un copain de mon frère, m’a dit avoir pris un bon 250 au compteur et il en avait encore un peu sous le pied droit.

— Quand j’y pense, ça doit faire bizarre de pouvoir atteindre la vitesse maximale sur le dernier rapport, personnellement, ça ne m’est jamais arrivé.

 

Tous en choeur :

 

— À nous non plus !

François veut en savoir plus : il demande à Hervé de conclure son histoire.

— Ouais d’accord, mais tout à l’heure tu parlais d’habitude prise avec nos tréteaux… enfin, nos voitures à boîte longue… ça a dû produire un drôle d’effet sur toi de conduire un tel piège à permis, j’imagine !

— M’en parle pas, mon vieux… ça m’a complètement chamboulé. J’ai mis plusieurs semaines à me réhabituer aux dépassements avec la Vectra. Pour te dire, quelques heures après ce fameux essai, j’avais repris ma brave Opel, j’étais sur une belle nationale, bien droite, bien plane, et devant moi il y avait un gros camping-car avec des plaques hollandaises et des vélos arrimés à l’arrière, qui traînassait à même pas 70, donc j’ai voulu le doubler. Seulement, j’avais encore à l’esprit le punch de la Mégane R.S. sur tous les rapports. Je suis resté en cinquième et j’ai déboîté sur la file de gauche.

— Et que s’est-il passé ?

— J’ai écrasé l’accélérateur, et malgré ça le camping-car continuait de prendre du champ.

— Oh mince ! Et ensuite ?

— Ensuite, je me suis rabattu pour ne prendre aucun risque, et avant que je ne puisse rétrograder en troisième, je me suis fait doubler par une Fiat Seicento.

— Une Seicento Sporting ?

— Même pas. 

— Aïe…

— Comme tu dis.

 

Avec beaucoup de hauteur de vue, Bertrand intervient pour livrer les réflexions que lui ont inspiré cette anecdote pour le moins révélatrice.

 

— Vous savez les gars, toutes ces histoires de reprises molles, c’est assez surfait en fin de compte. Je dirais même que c’est un faux débat.

 

Tout le monde le regarde avec l’envie de l’entendre préciser sa pensée.

 

— Pour être honnête… j’étais comme ça au début. Le vendeur Citroën m’avait fait à l’époque tout un laïus sur la nervosité du moteur XU7 seize soupapes, son caractère rageur qui relègue les « huit soupapes » au rang d’antiquités… et puis il m’a dit, avec l’aplomb de ceux qui vendraient un peigne à un chauve, que la boîte « sept chevaux » ne grèverait que très peu les reprises, et qu’en revanche, il y aurait un net gain en termes de silence à bord à vitesse stabilisée. Sans parler de la consommation plus avantageuse aussi vu les régimes de rotation en cinquième.

 

Antoine essaie de lui tirer les vers du nez.

 

— Oui bon d’accord, ça je pense qu’on y a tous eu droit… mais où veux-tu en venir ?

— Ce que je veux dire, c’est qu’une fois que j’ai constaté que je devais tomber la seconde pour doubler des engins agricoles, j’en ai pris mon parti. Finalement, apprendre à rester derrière ça fait reconsidérer la question du temps qui passe, mais aussi la question de la prise de risque. J’ai pas envie de me prendre une voiture de plein fouet, tout ça pour un tracteur. Généralement, il finit toujours par tourner à un embranchement d’un côté ou de l’autre de la route. Sincèrement, je n’ai jamais eu à suivre un tracteur plus de vingt minutes… franchement les gars, vous êtes prêts à mettre vos vies et vingt minutes tout au plus en compétition ?

 

Ces paroles, à la résonance presque philosophique, obtiennent l’adhésion générale.

 

— Tu es un vrai sage, s’exclame Brandon qui, malgré son jeune âge, a perçu tout le bon sens contenu dans les mots de Bertrand.

— Oui, tu as vraiment saisi l’importance des vraies choses, ajoute Daniel, qui en profite pour dévoiler, à son tour, une anecdote toute personnelle.

— Quand j’ai acheté la Mercedes, il a fallu s’habituer à cette nonchalance. Je me souviens de notre premier trajet en famille pendant les vacances, sur une autoroute vallonnée, dans l’Hérault, avec les enfants et tout le barda dans le coffre. Mon fils aîné a demandé pourquoi le vieux monsieur en BX 14 RE rigolait en nous doublant… et sur le ton de l’humour (quoique…), ma femme a proposé que je la dépose dans la première gare avec les enfants et les bagages pour que je puisse passer la cinquième sur le trajet… Oh bien sûr, au début ce n’est jamais agréable à entendre, mais les fois suivantes, je prenais ça avec du recul. Les garçons avaient même trouvé des jeux pour passer le temps : ils s’amusaient à imaginer ce qu’il faudrait faire pour gagner de la vitesse : « Et si tu repliais les rétros ? » « Si on baisse tous nos têtes, qu’on garde les coudes pliés et bien collés contre le corps, ça va nous faire accélérer, non ? Moi, quand je fais ça sur mon vélo, ça marche ! » Ils faisaient même des paris sur le nombre de voitures qui allaient nous doubler en l’espace d’une heure…

 

Manifestement, le moment est propice aux confidences : un climat de confiance s’est installé. Nous n’osons pas prendre la parole pour poser une nouvelle question, ou réagir, de peur de rompre ce beau moment de sincérité.

 

Antoine décide d’y prendre part.

 

— Moi aussi j’y ai eu droit aux remarques moqueuses ! Un jour, on était aussi sur la route des vacances et mon aîné était insupportable car il n’avait plus de piles pour mettre dans sa Game Boy. Il ne cessait de nous casser les pieds : « Quand est-ce qu’on arrive ? » « Il me faut des piles ! » « J’ai soif ! » Finalement j’ai piqué une gueulante et je lui ai dit que s’il n’arrêtait pas ses jérémiades sur-le-champ, je m’arrêterais sur la bande d’arrêt d’urgence et que je l’y laisserais, histoire de lui faire peur. Eh bien vous savez ce qu’il m’a répondu, ce petit con ?

 

Un « non » global se fait entendre.

 

— Il m’a dit texto : « Tu peux toujours, mais comme il ne reste qu’une centaine de kilomètres à faire, tu n’aurais pas le temps d’atteindre à nouveau le 130 avant d’arriver ». Ma femme a éclaté de rire… je ne savais plus quoi dire…

 

Hervé fait alors preuve de compassion, avec une remarque finement observée.

 

— Les mômes sont parfois cruels, c’est vrai. Mais dans le fond, je suis convaincu que c’est nous qui avons raison.

 

Puis, à notre grande joie, il développe son raisonnement.

 

— Rien que par curiosité, il y a quelques semaines de ça, je suis allé me renseigner sur des bagnoles neuves… je voulais savoir combien ces bandits de vendeurs auraient l’outrecuidance de me proposer pour reprendre la Vectra. J’ai fait plusieurs marques, pour avoir un panel qui puisse être significatif : Opel bien sûr, Peugeot, Renault, Volkswagen, Skoda, Hyundai, Toyota… c’était d’ailleurs marrant comme exercice de feindre de l’intérêt pour ces machins modernes pseudo-tout terrain avec des loupiotes partout sur la calandre, les rétros et des écrans tactiles à l’intérieur ! S’ils avaient pu lire dans mes pensées et voir à quel point je m’en foutais de ces engins… enfin bref…

 

L’auditoire est impatient de connaître le fin mot de l’histoire et Hervé se fait couper la parole par le groupe.

 

— Et qu’en est-il advenu au final ? demande François, qui se fait à cet instant le porte-parole de tous pour connaître le dénouement de cette expérience.

— Oh ben c’est pas compliqué : Chez Opel, par solidarité envers un client fidèle, c’était 1200 euros, chez Skoda j’ai eu une proposition identique, 1000 chez Hyundai, 700 chez Renault et Toyota, quant à Peugeot et Volkswagen, ils n’ont pas fait d’offre puisqu’ils m’ont clairement dit qu’ils ne la reprendraient pas. Le type de chez Volkswagen était même une vraie caricature : montre voyante, odeur d’eau de toilette qui le suit dans un rayon de cinq mètres, langage de charretier… sur un ton très hautain il m’a dit que je devrais l’envoyer en Lituanie pour 500 euros.

 

Daniel semble surpris par l’accablante issue de cette petite mise en scène.

 

— Ils ne manquent pas d’air quand même… Et donne-nous un peu le meilleur prix qui t’a été proposé pour un véhicule neuf, histoire de rire ?

— C’était chez Hyundai si j’ai bonne mémoire… aux alentours de 23000 euros avec une belle liste d’équipements, dont quelques-uns regroupés dans un pack offert. C’est chez eux que j’ai trouvé le vendeur le plus clair et le plus sympathique. Chez les autres, ça tournait plutôt autour de 26 à 27000, voire 30000 chez Volkswagen, l’air dédaigneux en prime : ne me demande pas le nom des modèles, je les ai oubliés. C’étaient des machins-trucs hauts sur pattes à grosses roues, des SUV quoi. D’ailleurs, ce que j’ai oublié de vous dire, c’est que si Opel m’a fait la moins mauvaise offre de reprise, ce n’était pas sans conditions ! La proposition ne tenait que si je prenais un machin truc land… Grandland X ça s’appelle, je crois. Quand j’ai parlé d’Insignia, ils m’ont dit qu’ils ne la vendaient plus qu’aux flottes de VTC et qu’il y avait un délai monstrueux pour les ventes aux particuliers. En gros, tu ne peux même plus choisir le modèle que tu veux.

 

Antoine prend la parole.

 

— Donc si je comprends bien, aujourd’hui, tu aurais peu ou prou 25000 euros à mettre pour passer d’une auto qui fonctionne bien à une autre auto qui fonctionne bien ?

— Oui, c’est ça en résumé.

— Eh ben mon vieux… ça donne envie de les garder nos bonnes vieilles mémères…

— À qui le dis-tu !

— Eh bien… à toi.

— Oui, bon… sans compter que leurs machins neufs, pour les entretenir par toi-même, tu repasseras ! T’as je sais pas combien de caches plastiques à virer quand t’ouvres le capot, il faut un appareil à brancher sur une prise pour réinitialiser les bidules électroniques quand t’as un truc qui déconne, et bien évidemment, il n’y a que l’atelier de la concession qui en dispose… et de là à ce qu’elles atteignent les 230000 kilomètres comme ma Vectra, il y a de quoi douter…

 

Après avoir écouté ces témoignages, nous avons une dernière question que nous posons à la cantonade.

 

— Dans le cas où quelques-uns de nos lecteurs voudraient rejoindre votre association : quelles sont les modalités pour y adhérer ?

En tant que président et co-fondateur, Hervé reprend la parole.

 

— Rien de plus simple : il faut remplir le bulletin d’adhésion, fournir une copie de sa carte grise et s’acquitter d’un chèque de 45 euros.

Nous sommes un peu étonnés par la teneur de la réponse.

 

— Une copie de la carte grise ? Mais pourquoi donc ?

— C’est une simple mesure de sécurité… On a eu un précédent qui nous a forcé à exiger cet élément, pas vrai les gars ?

 

Bertrand, avec conviction et un air agacé, intervient.

 

— Ah ça, tu peux le dire…

 

Nous sommes de nouveau perplexes face à cette révélation ; Hervé s’explique aussitôt.

 

— Nous avions un adhérent il y a de cela deux ans environ qui s’est, on peut le dire, foutu de nous. Une vraie trahison qui l’a conduit directement à la porte.

— Ah bon ? Mais que s’est-il passé ?

— Il s’appelle Fabrice et il roulait en Peugeot 406… un modèle ST, vert Sherwood, avec l’option toit ouvrant. Politique de groupe oblige, elle était dotée du même moteur que celui équipant la Xantia de Bertrand.

— Ouais enfin c’était le même moteur mais il y avait quand même une légère différence, excuse-moi de le rappeler ! s’exclame ce dernier, pour qui cette histoire semble, décidément, raviver de mauvais souvenirs…

— Je sais, je sais Bertrand, ne t’énerve pas pour ce type, il n’est plus des nôtres alors ça n’en vaut pas la peine, ne te mets pas dans ces états-là mon vieux ! Bref, je vous raconte l’histoire. Un beau jour, nous étions sur la route pour aller déjeuner au restaurant, comme nous le faisons après la tenue de l’AG annuelle. Bertrand et moi étions montés dans la voiture de Fabrice, pour la première fois, et nous l’avions trouvé étonnamment vive dans les relances. Dès le démarrage au feu vert, elle avait bien plus de pêche que nos voitures. C’était suspect… on aurait dit que le moteur respirait mieux, que la voiture avait 200 kilos de moins à emmener… et à un moment, il y avait un bout de voie express… c’est là qu’on a découvert le pot aux roses…

— C’est-à-dire ?

— Le fin mot de l’histoire, le secret, la vérité, la clé de l’énigme, le pourquoi du comment…

— Merci, on avait compris dès le début.

— Je voulais m’en assurer.

— C’est très aimable à vous, merci.

— Je vous en prie. Donc, on a remarqué qu’il doublait des camions en restant sur le cinquième rapport sans difficulté. Mais ce n’est pas tout… Le compte-tours indiquait près de 4000 tours/minute comme régime à 130 km/h.

 

Bertrand ajoute son grain de sel.

 

— Sur la mienne, je suis à peine au-dessus de 3000 tours à cette vitesse là… ça nous a paru suspect… nous n’avons rien dit avant d’arriver mais une fois au restaurant, j’ai voulu en avoir le cœur net. J’ai demandé à voir sa carte grise en prétextant que je voulais vérifier si le poids de sa 406 différait beaucoup de celui de ma Xantia. Il n’a rien vu venir et je l’ai piégé : dans la partie puissance fiscale, le chiffre indiqué était un 9 et non pas un 7 !

— Et donc ?

— Et donc il avait menti, ce salaud ! Nos doutes étaient fondés ! Il possédait une version « boîte courte » ! Je suis sûr qu’il repartait des réunions en étant hilare dans sa 406 plus nerveuse que nos voitures ! Il s’est foutu de nous, voilà tout !

 

En voyant que le ton monte à nouveau, Hervé reprend la parole pour apaiser la discussion.

 

— Voilà pourquoi on exige de voir la carte grise… Nous n’avons pas été assez méfiants, et maintenant, il faut montrer patte blanche, ou plutôt « boîte longue » si j’ose dire…

— Nous comprenons, c’est normal : chat échaudé craint l’eau froide.

— Exactement. Un homme averti en vaut deux.

— D'autant plus qu'une hirondelle ne fait pas le printemps.

— Tout à fait. De plus, pierre qui roule n’amasse pas mousse.

— Et quand on veut tuer son chien, on prétend qu’il a la rage.

— Certes… mais à cheval donné, on ne regarde pas les dents.

 

Sur ces mots compatissants, nous remercions nos hôtes, prenons congé et décidons de rentrer à l’hôtel pour nous remettre de nos émotions, laisser décanter ces étonnantes expériences, et nous préparer à la route du retour que nous parcourrons à bord de notre véhicule de location, une Peugeot 308 diesel 130 chevaux équipée d’une boîte automatique à huit rapports… mais ça, par peur d’occasionner un choc émotionnel superflu, nous avons préférés ne pas le leur dire.

 

 

Anthony Desruelles & Nicolas Fourny