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Nous sommes en 1999, au salon de Francfort, fief des constructeurs d’Outre-Rhin qui font la démonstration de leur puissance à chaque édition. Sur le stand BMW, se trouve un concept de coupé GT à l’allure pour le moins déroutante, au moment où la gamme BMW fait preuve d’un élégant et sobre classicisme sur le plan esthétique avec, comme colonne vertébrale, les Série 3 E46, Série 5 E39 et Série 7 E38. Ce concept-car, baptisé Z9 Gran Turismo, est l’œuvre d’un certain Chris Bangle, directeur du style de la marque bavaroise depuis 1992. Malgré ses contributions sur le design de précédents modèles (la Série 3 E36, par exemple), c’est avec cette création, dont l’esthétique lourde et baroque tranchait singulièrement avec celle des modèles de la gamme d’époque, qu’il posera véritablement son empreinte, à savoir le « flame design », sur le style de la marque bavaroise pour les années à venir.

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450565180-bmw-z9-gran-turismoLa Z9 Gran Turismo : la première traduction concrète du style Bangle

 

L'ère Chris Bangle

Ainsi, afin de répondre à la demande des dirigeants qui voulaient réinventer l’esthétique de la marque, laquelle était en train de tourner en rond selon eux, pour faire face à la concurrence féroce que lui opposaient déjà ses rivaux Audi et Mercedes, Bangle commença cette révolution par la Série 7 E65 qui fut présentée lors de l’édition suivante de l’Internationale Automobil-Ausstellung en 2001, et qui reprenait sans équivoque le vocabulaire stylistique du concept Z9 : face avant massive et arrondie, et une partie arrière très controversée, avec une malle disgracieuse qui semblait avoir été rajoutée à la va-vite, donnant un aspect massif et disharmonieux à la poupe du véhicule.

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BMW-760Li_E66-2003-1280-0fLe style de la Série 7 signée Chris Bangle a fait couler beaucoup d'encre... mais les ventes étaient au rendez-vous.

 

Le bouleversement en termes de style fut d’une telle ampleur qu’en 2002, à peine un an après la sortie de cette génération de Série 7, une pétition circulait sur Internet demandant purement et simplement le limogeage de Bangle. Au fil des années qui suivirent, il mit de l’eau dans son vin et, même si les intérieurs n’ont jamais bénéficié de la qualité de fabrication des précédents, même si l’esthétique et l’ergonomie étaient contestables, avec le meuble de bord devenu droit et non plus orienté vers le conducteur, (comme c’était le cas depuis l’ère Paul Bracq), et avec cette interface iDrive dont l’utilisation via une molette disposée au bout de l’accoudoir battait des records de complexité, quelques modèles esthétiquement intéressants ont vu le jour, notamment les variantes Touring des Série 3 et 5, ou encore le roadster Z4 dans sa première génération. En dépit des critiques virulentes exprimées par une partie de la clientèle, le succès fut au rendez-vous, notamment aux Etats-Unis, où la Série 7 se vendit bien, en se démarquant notablement de la Classe S à l’esthétique beaucoup plus classique et ciblant une clientèle plus mature.

 

Les haricots transgéniques

Avec une bonne quinzaine d’années de recul, en voyant ce qui sort des usines BMW aujourd’hui, on se dit que les pourfendeurs de Chris Bangle (dont j’ai fait partie à l’époque) ont sans doute été trop sévères à son encontre. Voilà bien la preuve que les choses ne sont jamais figées : on en viendrait presque à trouver les créations de Bangle raffinées. Les BMW actuelles font preuve d’une vulgarité jamais vue dans l’histoire de la marque, avec notamment, sur la dernière Série 7 ainsi que le démesuré et immonde X7, des grilles de calandres qui ne relèvent de rien d’autre que de la caricature.

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368437_2019_BMW_X7La dernière Série 7 et le X7 : symboles de la décadence actuelle du style BMW...

 

À tel point que, sur la page Facebook du constructeur allemand, chaque publication ayant trait à ces deux modèles donne lieu à une succession de réponses constituées d’images parodiques représentant, par exemple, une grille de calandre située devant la planète Terre vue depuis l’espace, une grille couvrant toute la face avant d’un X7 jusqu’au sommet du pare-brise, ou encore un antique radiateur de chauffage à bain d’huile, orné de l’hélice bleue et blanche… Toutefois, il est très improbable que ces sarcasmes, affichés par un certain nombre d’authentiques amateurs de la marque, aient une quelconque influence sur les décisions de style, et il y a, en revanche, fort à parier que ces orientations esthétiques outrancières se traduiront par un grand succès sur les marchés qui les réclament, à savoir les États-Unis, la Chine et le Moyen-Orient. Autrement dit, le fait de se moquer ouvertement de la marque sur les réseaux sociaux n’a qu’une vertu : celle de pouvoir exprimer sa frustration et rire à peu de frais de la situation, à défaut d’en pleurer.

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hqdefaultLes "memes" qui se moquent des calandres actuelles permettent de s'en payer une bonne tranche : c'est toujours ça de pris...

 

Dans cette optique, on peut également profiter de l’expérience menée ces derniers jours par Jason Cammisa, un journaliste de Road & Track, qui a trouvé le moyen de mettre en situation sur son compte Instagram le gigantisme de cette grille de calandre, en l’intervertissant avec celle d’une vénérable Série 3 E30. Le résultat est pour le moins parlant…

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Adieu élégance discrète, bonjour style clinquant et torturé...

Après l’épisode des haricots génétiquement modifiés, passons à présent à une autre réjouissance. Les éléments de carrosserie voyants tels que des boucliers généreusement pourvus en prises d’air étaient jadis circonscrits aux modèles badgés « M » et pouvaient avoir, à cet égard, une justification sur le plan technique dans le cadre d’un usage sportif (refroidissement plus efficace du moteur, des freins, amélioration de l’aérodynamique…) ; cependant, aujourd’hui, même les modèles issus des gammes classiques proposent ces pare-chocs aux formes alambiquées, voyantes et qui, en dépit de leur fonction première, ne semblent pas calibrés pour résister efficacement à autre chose qu’un coup de vent… Pour être franc, la Série 3 F30 ne m’a pas provoqué de coup de cœur à sa sortie, pas plus que la E90 avant elle, mais je les trouvais néanmoins globalement réussies et sans faute de goût. En revanche, quand leur successeur, la G20, fut présentée voici quelques semaines, j’ai compris qu’il y avait quelque chose qui clochait vraiment dans la vénérable maison bavaroise : je n’ai pas aimé une nouvelle Série 3, et ça, c’était la première fois que ça m’arrivait.

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S0-mondial-de-l-auto-2018-toutes-les-informations-sur-la-nouvelle-bmw-serie-3-g20-565858Vous aimez les plis de tôles j'espère ?

 

Quatre cylindres et traction, comme tout le monde !

Autre motif de franche déception, et non des moindres, la firme de Munich s’inscrit, depuis quelques années, dans une trajectoire constante de renoncement à ses spécificités techniques. Cela a commencé par le monospace Série 2 Active Tourer, modèle aucunement lié, de près ou de loin, à l’ADN de la marque, qui vient seulement d’une façon froide et machinale combler une place sur un marché, sans apporter la moindre spécificité à une offre déjà considérablement étendue, en entérinant l’abandon de la propulsion par la même occasion. Était-il réellement indispensable de s’aventurer sur ce segment de marché, en net recul qui plus est ? Bien sûr, les commerciaux maison se frottent les mains car, manifestement, un grand nombre de conducteurs de Renault Scénic ou de VW Touran rêvaient de gravir un échelon de plus dans leur quête de reconnaissance sociale. Le fameux slogan The ultimate driving machine semble quand même assez déplacé lorsqu’on prend le volant d’une sinistre 214d, certes aussi sous-motorisée qu’une 518 E28, mais sans toutefois pouvoir prétendre en tutoyer la classe.

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S0-essai-bmw-serie-2-gran-tourer-restylee-legere-evolution-552452Quand BMW se lance dans la photocopie de monospaces...

 

Cela ne serait pas si grave si les choses s’arrêtaient là… après tout, Mercedes a bien des Classe A et Classe B dans sa gamme, et on ne peut pas non plus affirmer que ces modèles sont la représentation la plus fidèle de l’histoire de l’illustre concurrent de Stuttgart comme nous l’avons abordé précédemment … mais comme un malheur n’arrive jamais seul, cette démarche de standardisation s’étend aussi à la nouvelle Série 1 qui, en faisant passer son train moteur de l’arrière à l’avant, ou dans le meilleur des cas aux quatre roues, renonce à une spécificité unique que le précédent modèle pouvait revendiquer sur ce segment : être la seule compacte propulsion du marché. Elle rentre également dans le rang sur le plan esthétique et ne semble être qu’une version plus basse du monospace Série 2 Active Tourer — sans parler de certaines analogies stylistiques avec plusieurs concurrentes généralistes ; les deux premières générations de Série 1 illustraient de façon captivante le principe bien connu qui stipule que la fonction dicte la forme : l’architecture mécanique ayant défini un design singulier et immédiatement reconnaissable. La Série 1 de 2019, codée F40 (ça ne s’invente pas…), évoque la dernière Ford Focus qui, hélas, s’apparente désormais elle-même à une mixture inconséquente des différentes tendances de sa catégorie. Amateurs de singularité, vous êtes priés de repasser.

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1200 800 7578428a49af9e28dc9c68fbLa nouvelle BMW A3... à moins que ce ne soit la dernière Audi Série 1 ?

BMW S3 ou Audi M135i ?

Pour parachever cette œuvre, le célèbre six cylindres en ligne cher à la marque n’aura même plus le droit de cité sous le capot de la M140i (qui redevient M135i pour l’occasion), vraisemblablement en raison du passage au moteur transversal inhérent à la plate-forme de traction issue des Série 2 Active Tourer, et des Mini par extension. Il sera remplacé par un énième quatre cylindres turbo, d’une puissance comparable mais d’un agrément d’usage tout autre. Adressons nos félicitations à BMW pour avoir courageusement lancé, sous son propre logo, une Audi S3 ou une Golf R ! On peut même appliquer ces observations aux produits de niche qui perdent, eux aussi, leur identité : la dernière version du roadster Z4 n’est pas un ratage esthétique comme la Série 7 mais ressemble beaucoup à un mélange de Mercedes AMG GT Roadster, Opel GT et Fiat 124 Spider. Certes, il y a pires références, mais on aurait pu souhaiter davantage de typage esthétique propre à la marque. Sarcasmes mis à part, prenons un instant pour revenir une vingtaine d’années en arrière, à une époque où l’achat d’une 320i permettait de profiter, contre une somme d’environ deux cent mille francs, des charmes d’un six cylindres de 150 chevaux, alliant souplesse, agrément d’utilisation et jolie musicalité, pour un coût d’usage modéré…

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85c46cead491b499db8ae7a625f2e10fLe Z4 a perdu de sa personnalité et n'est plus immédiatement identifiable comme une BMW...

 

Il n’y a pas si longtemps, nous écrivions dans un manifeste consacré à l’Alfa Romeo 147 GTA qu’à l’époque d’icelle, la diversité mécanique était tout sauf une vue de l’esprit et que, malheureusement, cette période semblait déjà lointaine, mais qu’il restait encore, malgré l’avènement du quatre cylindres turbo, quelques exceptions comme la M140i six cylindres… c’est triste à dire, mais cela a le mérite d’être clair : cette dernière vient de tomber au champ d’honneur. Paix à son âme.

La fin d'une ère

Tout cela s’apparente à une regrettable banalisation de l’offre, esthétiquement et techniquement. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici de se vautrer dans un c’était mieux avant presque toujours synonyme d’idéalisation suspecte d’un passé souvent bien plus rance que ne le suggère une bonne partie de la mémoire collective. Néanmoins, force est de constater que, depuis le pinacle esthétique et technique atteint entre le milieu et la fin des années 1990,  Munich a opéré une série de choix certainement très cohérents du point de vue de la politique industrielle et commerciale (les chiffres de production sont là pour en attester) et sans doute aussi indispensables pour pouvoir répondre aux offensives menées simultanément par Audi et Mercedes-Benz — mais qui, osons l’écrire, auraient sans doute pu être conduits sans systématiquement ronger ce qui constitue l’âme du constructeur.

L’âme ? Certains trouveront sans doute qu’il s’agit là d’un bien grand mot pour désigner, somme toute, des agrégats d’acier, d’aluminium, de verre et autres matières inertes, destinés à assurer les déplacements d’une partie (favorisée) de la population. Et cependant ce terme d’âme est d’autant plus représentatif — on pourrait lui substituer celui de philosophie, par exemple — que rares sont les firmes à avoir su la préserver (voire la construire). Des labels aussi différents que Citroën ou Cadillac peuvent témoigner de la difficulté de l’exercice…  Certes, les statistiques de ventes ne sauraient être négligées, mais la quête effrénée de rentabilité a déjà conduit des firmes renommées dans des impasses dont il est très difficile de s’extraire.

Bien évidemment, la réputation globale de BMW, la forte attraction que la marque continue d’exercer en raison du prestige accumulé et entretenu depuis l’apparition de la Neue Klasse, il y a bientôt soixante ans, l’irréfutable compétence de l’entreprise lorsqu’il s’agit de concevoir des moteurs et des châssis performants, tout cela continue de jouer en la faveur de la firme bavaroise, dont les responsables ont, de surcroît, fort bien analysé l’évolution de la clientèle. Les amateurs susceptibles de casser leur tirelire pour acquérir un équivalent contemporain de la 320i mentionnée plus haut — c’est-à-dire une machine idéalement calibrée à tous points de vue, dépourvue de toute esbroufe, conçue par des équipes intellectuellement exigeantes à l’intention de passionnés accomplis et ayant reçu une formation suffisante en matière de goût —, s’ils n’ont pas totalement disparu, ne sont en tout cas plus suffisamment nombreux pour assurer la pérennité de la marque, dont le best-seller n’est autre que le X1, depuis plusieurs années déjà ; soit un SUV traction inoffensif de plus.

Les marchés nord-américain et asiatique sont considérés, à tort ou à raison, comme avides de véhicules ostentatoires, sur-dessinés et fertiles en détails vulgaires, ce qui, au passage, en dit long quant au mépris avec lequel les acheteurs concernés sont traités par les marketeurs. Il est vrai que BMW est loin d’être le seul constructeur à raisonner de la sorte mais, s’agissant d’une maison dont l’image était si spéciale, le constat est quand même relativement déprimant…

Puisque les solutions techniques qui ont bâti l’histoire de la marque semblent être à ce point obsolètes, voire nocives, il convient de chasser les dernières qui résistent… voyons voir… que reste-t-il à faire pour s’en débarrasser totalement ? Supprimer tout moteur comportant plus de quatre cylindres dans la gamme, Mercedes a commencé cet ambitieux programme en retirant son V12 du catalogue, il ne reste donc plus qu’à leur emboîter le pas, puis de conclure le processus en réglant dans la foulée la question des six et huit cylindres. Après tout, Peugeot, Renault, Ford, Toyota, Volkswagen et d’autres prouvent chaque jour qu’un quatre cylindres « c’est bien suffisant », quitte à le rendre hybride, faute d’avoir plus consistant à proposer.

Par la suite, il s’agira de convertir le restant de la gamme à la traction, avec néanmoins des possibilités accordées aux variantes à transmission intégrale, d’une part pour ne pas être assimilé au premier constructeur français venu, et également parce que l’expérience d’Audi est probante à cet égard, puis, les versions M seront supprimées, car « à quoi bon proposer plus de 225 chevaux en 2019 » comme le dit ce célèbre dicton répété quotidiennement chez PSA, et enfin rajouter deux ou trois SUV dans la gamme, pour faire bonne mesure face à Volkswagen et ses Touareg, Tiguan, Tiguan Allspace, T-Cross, T-Roc, T-Rucmuche… Il ne restera plus qu’à racheter Mercedes pour faire un joli pied-de-nez au rendez-vous manqué de la fin des années cinquante, ce qui permettra d’éliminer un dédoublement d’offres tant elles deviennent analogues, et ainsi proposer à une clientèle d’amateurs éclairés des produits aussi alléchants qu’une Série A 220d 4MaticXdrive…

À l’heure où nous achevons cet article, nous apprenons le limogeage du P-DG de BMW, Harald Krüger, qui n’a rien à voir avec le sergent éponyme figurant dans le film Top Secret ! mais qui, paraît-il, paie là le retard pris dans l’électrification de la gamme. Serait-il possible — il est toujours permis de rêver… — que la pénible caricature qu’est devenue la Série 7 ait également joué un rôle dans son éviction ? Que le fantôme du regretté Claus Luthe ait nuitamment visité les respectables membres du conseil de direction de l’entreprise ? Que les concepteurs de la défunte Austin Princess des années 1970 sortent de leur retraite pour venir expliquer aux jeunes blancs-becs qui sévissent actuellement en Bavière de quelle façon on peut loger un straight-six en travers ? Que l’auteur du double haricot sous sa forme actuelle soit muté chez Bonduelle ? Qu’avant de prendre une retraite bien méritée, Angela Merkel fasse voter par le Bundestag une loi interdisant tout pli de tôle superflu ?

 

Oui, il est (heureusement) toujours permis de rêver…

 

Anthony Desruelles & Nicolas Fourny